jeudi 15 juillet 2010, 10:44
Neger mesure près d'un mètre et demi sur deux, des dimensions peu habituelles pour un Gerhard Richter de cette période.
Une photo floue semble avoir été reproduite sous une large barre blanche, comme si son format ne correspondait pas aux proportions du châssis. À travers le flou de l'image, l'on discerne des « Nègres », sans vraiment savoir ce qu'ils font au juste. D'après le titre de l'uvre, il devrait s'agir de membres de l'ethnie Nuba qui vivent dans l'actuel Soudan.
Exécuté en 1964, le tableau fut montré l'année de sa création dans une des expositions fondatrices du « réalisme capitaliste ». Bref, sur papier, l'uvre tient du trophée absolu, du « must have » pour tout collectionneur un tant soit peu sérieux.
Étonnamment, et bien qu'il s'agisse là d'environ dix fois la somme payée par le vendeur il y a quinze ans, l'uvre ne fut adjugée « que » 3,3 millions de livres, légèrement sous son estimation basse de 3,5 millions.
Peinture
Gerhard Richter a appris la peinture en Allemagne de l'Est. À l'époque, le réalisme socialiste est roi, une peinture « pompier » à la gloire du régime et de ses idéaux. Richter fuit l'ancienne RDA dès que possible et finit ses études à Düsseldorf en 1964. Avec Konrad Lueg et Sigmar Polke, il fonde alors le « réalisme capitaliste », tandis que, au même moment, aux États-Unis, Andy Warhol commence à sérigraphier, à l'infini, des photographies d'accidents de voitures ou de célébrités.
Richter, lui aussi, utilisera des photographies comme matériaux de base. Mais, si le sujet de Warhol tient de la « société du spectacle », Richter s'intéresse plutôt à la peinture, la vraie, et il s'interroge sur la place de celle-ci à l'âge de l'image omniprésente et omnisciente.
Dans ses plus célèbres réalisations, comme la série autour des terroristes de la RAF ou les uvres évoquant le passé nazi de l'Allemagne, Richter questionne la possibilité d'une peinture d'histoire dans la seconde moitié du vingtième siècle.
Photographie
Bien que Richter utilise généralement des photographies d'amateurs ou des images de journaux pour ses photos-peintures, la photographie utilisée pour ce tableau fut initialement prise par Leni Riefenstahl.
Photographe et réalisatrice officielle du régime nazi, celle-ci se racheta une conduite après la Guerre en allant prendre de jolis clichés des « bons sauvages » en Afrique. Nous avons l'habitude de considérer une photographie comme « vraie », comme un document qui laisserait apparaître la réalité de façon « transparente ». Il n'en est rien, une photographie comme celle de Leni Riefenstahl nous apprend que toute image contient nécessairement une forme d'idéologie, de pouvoir.
L'utilisation de ce cliché, dont la « transparence » est donc loin d'être univoque, traduit cette méfiance qu'entretient l'artiste par rapport à la photographie et, bien sûr, par rapport à la peinture comme instrument de l'histoire. N'oublions pas qu'en 1964, donc bien avant l'invention du programme Photoshop, c'est l'acte de peindre qui impliquait la potentialité d'un « maquillage » de la réalité. Pour ne pas peindre comme ses professeurs en Allemagne de l'Est, pour ne pas ériger la peinture en instrument de pouvoir, Richter institue alors le doute systématique par l'utilisation du « flou », comme si l'image elle-même, sa vérité, était toujours en mouvement, perpétuellement entre l'apparition et la disparition.
Marché
Dans le cadre d'une « pratique journalière de la peinture », comme il le décrit lui-même, l'artiste réalise également des tableaux abstraits. Ceux-ci, plus décoratifs et moins « lourds » de signification, bénéficient de la faveur des enchérisseurs. Ainsi, le record d'adjudication pour l'artiste plafonne, lui, à plus de 13 millions de dollars pour un Abstraktes Bild. Quand des photos-tableaux font des prix importants, le sujet est rarement aussi chargé de signification.
Sur le marché de l'art, ce n'est donc pas forcément le grand Art qui se monnaie le mieux.
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2011
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