jeudi 12 août 2010, 11:03
Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt, qui eurent chacun leur carrière littéraire propre, écrivirent suffisamment d'uvres en commun que pour être remémorés comme un couple de frères. Ils écrivirent notamment à quatre mains leur fameux Journal, qu'Edmond poursuivra seul à la mort de Jules. Leur littérature se rattache plutôt au mouvement réaliste ou naturaliste et ils eurent pour compagnons de route Emile Zola, Guy de Maupassant, Gustave Flaubert ou encore Alphonse Daudet. Outre les anecdotes liées à leur vie, notamment de chineurs, le Journal évoque la vie artistique et mondaine sous le Second Empire, puis sous la IIIe République.
Voracité
L'écriture était bien entendu la passion des deux frères, mais il en était une autre tout aussi importante à leurs yeux : la collection. A l'époque de leurs débuts de collectionneurs, soit aux alentours de 1850, le XVIIIe siècle n'était plus à la mode et leurs contemporains se débarrassaient de ces « vieilleries » à tour de bras. Ils achetèrent donc des uvres, principalement des dessins et des gravures, des grands maîtres du siècle passé : Boucher, Fragonard ou encore Watteau pour ne citer que quelques noms. L'Asie retiendra leur attention, qu'il s'agisse de porcelaine de Chine ou d'estampes japonaises. A l'époque où ils commencèrent à s'intéresser à ce dernier domaine, la vogue du japonisme n'avait pas encore pénétré la France et, sans doute, contribuèrent-ils à leur façon à l'encourager.
En somme, les deux frères étaient éclectiques dans leurs goûts et les collections étaient célèbres à Paris.
Leur maison d'Auteuil, aux portes de la capitale française, accueillait le gratin littéraire de l'époque dans ce qu'ils appelaient leur « Grenier ». Dans La maison d'un artiste, Edmond de Goncourt entraîne le lecteur de pièce en pièce en décrivant chaque objet. Ces descriptions figureront d'ailleurs au catalogue de la vente publique de l'ensemble qui sera dispersé en huit séances en février 1897. Ce sont les uvres d'arts plastiques qui permirent de récolter près de la moitié du produit total, mais l'on est impressionné par le nombre d'objets : à elle seule, la séance consacrée aux « objets d'art japonais et chinois, peintures, estampes » comporte un peu moins de 1.700 numéros, parmi lesquels 150 gardes de sabre ou tsuba et 200 pièces de céramique japonaise !
Testament
Dans son testament, Edmond, qui survivra vingt-six ans à Jules, écrit que sa « volonté est que mes dessins, mes estampes, mes bibelots, mes livres, enfin les choses d'art qui ont fait le bonheur de ma vie, n'aient pas la froide tombe d'un musée et le regard bête du passant indifférent, et je demande qu'elles soient toutes éparpillées sous les coups de marteau du commissaire-priseur, et que la jouissance que m'a procurée l'acquisition de chacune d'elles soit redonnée à un héritier de mes goûts. » On ne peut être plus clair ! Le produit de la vente était destiné à la création d'une Académie Goncourt, chargée de décerner un prix littéraire annuel doté d'une récompense financière. Comme l'écrit Michel Beurdeley, dans Trois siècles de ventes publiques, ouvrage de référence sur la question paru en 1988 et dont les sujets de cette série d'articles s'inspirent, les près de 1,4 million de francs français de l'époque récoltés en huit vacations furent, en quelques années, volatilisés en placements sûrs « dits » de bon père de famille. Et comme l'écrit Michel Beurdeley, « si la récompense est modique, le tirage n'est pas moins une consécration pour l'auteur » !
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2011
Notre
politique de protection des données personnelles et la charte d'édition
électronique