jeudi 19 août 2010, 12:35
Janvier 1933, un aquarelliste raté nommé Adolf Hitler accède au pouvoir en Allemagne. Les goûts artistiques du Führer sont à la hauteur de sa conception du monde et, comme beaucoup d'autres personnes, les cubistes, dadaïstes et autres expressionnistes n'y ont pas leur place. Pis encore, les nazis considèrent l'art « dégénéré » des avant-gardes comme hautement responsable de la perversion de l'esprit allemand.
Rapidement, les directeurs récalcitrants de grands musées allemands sont destitués au profit de petits fonctionnaires gagnés à l'idéologie nationale socialiste. Les artistes juifs, tout comme ceux qui pensent et agissent « comme des Juifs » en propageant un « bolchévisme culturel », ne peuvent ni montrer ni vendre leur art. Une « Reichskulturkammer » est fondée et il faut être aryen pour en être membre et avoir ainsi l'autorisation d'exercer une activité culturelle. C'est le début de l'émigration d'un grand nombre d'artistes
Goebbels, ministre de l'Education et de la Propagande, ordonne la saisie de toiles dans vingt-cinq musées allemands. Bien qu'une écrasante majorité des saisies concernent des artistes nationaux, les artistes des avant-gardes françaises, espagnoles ou hollandaises subissent le même sort. La « ligue de combat pour la culture allemande » organise des « chambres d'horreurs » où le public peut se moquer à l'envi de l'art moderne.
Art dégénéré
Deux ans avant la vente de Lucerne, en 1937, le Reich organisa, à Munich, l'une des expositions les plus célèbres de l'histoire de la muséologie : les uvres de 112 artistes « dégénérés » furent exposées à la raillerie populaire dans des locaux exigus, inappropriés.
L'exposition était interdite aux mineurs, les uvres densément disposées, beaucoup n'étaient pas encadrées, toutes étaient accrochées de manière thématique selon des catégories voulues sensationnelles : « la folie comme méthode » ou « la nature vue par les esprits malades ».
Des slogans haineux et autres morceaux choisis de discours d'Hitler ornaient les murs et les commissaires avaient pris soin de mentionner les sommes déboursées par les musées pour l'acquisition des uvres. L'exposition fut visitée par pas moins de deux millions de personnes, trois fois plus que l'exposition d'art officiel tenue au même moment. Un peuple vaillant, pur, honnête et travailleur y était représenté par des sculpteurs aussi talentueux que le Führer lui-même. Une imagerie de propagande qui s'inspirait de l'antiquité grecque et romaine car, selon les dires d'Hitler, il s'agissait du seul art pur, celui qui n'avait pas été gangrené par l'esprit juif.
Des milliers d'uvres éparpillées
En mai 1938, une loi stipule que le Reich peut s'approprier, sans aucune compensation, des uvres provenant des musées allemands.
Il fut alors décidé de vendre ces uvres d'art. En juin 1939, deux mois avant la déclaration de guerre, 120 uvres furent proposées par la galerie Fischer à Lucerne et 86 d'entre elles trouvèrent preneur pour un total d'environ un demi-million de francs suisses de l'époque.
Vente macabre
Près de 350 acheteurs potentiels assistèrent à la vente qui se déroula dans une ambiance décrite à l'époque comme « macabrement euphorique ».
La Ville de Liège eut l'occasion d'y acquérir des uvres de Picasso, Gauguin, Ensor, Chagall et Marc. Parallèlement à cette vente publique, un nombre d'uvres bien plus important fut écoulé sur le marché international par quatre marchands allemands avec des prix souvent dérisoires, tandis que quelques milliers d'uvres jugées invendables furent tout simplement brûlées.
© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 2011
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